Nouveaux usages

Quand l’espace de travail devient université

L’aménagement des espaces de travail (qu’il s’agisse de tiers-lieux, d’espaces de coworking ou de sièges “totem” des entreprises) opère de manière toujours plus flexible, toujours plus ouverte. Ces transformations ne sont pas sans rappeler – dans une certaine proportion – la logique spatiale de l’université, dérivé du latin universitas qui désigne une communauté, une assemblée.
Aujourd’hui, l’organisation spatiale de l’université et de l’entreprise se rapprochent par bien des aspects, dans une dynamique d’influence mutuelle. Si d’un côté l’université regagne une dimension plus pratique et moins amphitéâtrale, l’entreprise pour sa part s’ouvre davantage pour sortir de son cadre et créer des lieux de rassemblement, des communautés de partage.

« Bureau à cloisons 80’s » vs « Amphithéâtre à la Sorbonne XVII’s« 

Le bureau : un lieu toujours plus apprenant ?

Au fil de son histoire, l’espace de travail a beaucoup évolué avec une dimension plus ou moins « apprenante » en fonction des époques, des secteurs d’activité et du rôle accordé aux travailleurs. Entre les ateliers d’artistes de la Renaissance et les manufactures du XIXe siècle, la formation des travailleurs étaient sans commune mesure. Quant au bureau des 30 Glorieuses si friand en cloisons, il était davantage un marqueur de reconnaissance qu’un lieu de partage et d’apprentissage. Mais depuis les années 90 les choses évoluent vers un modèle plus collaboratif et depuis lors, tout s’accélère.

Une architecture au service du savoir

En 1995, à Berlin, un groupe d’informaticiens se retrouve pour partager leurs connaissances et expériences en logiciels libres. Naissait alors le premier espace de coworking, appelé C-Base. L’espace reprend la mythologie hacker avec ses couloirs inspirés des films de science-fiction et un grand espace de rencontres avec bar, tables, fauteuils. Sur les murs, des projections suggèrent l’ambiance d’un vaisseau spatial. A l’époque, ces agencements révolutionnaires hébergent les équipes de Wikipédia, Ubuntu, Mozilla.

Début 2000, le modèle se répand à San Francisco. Le programmeur Brad Neuberg et le designer Chris Messina créent Spiral Muse et The Hat Factory. Ces lieux suivent le même concept architectural : de grands espaces avec plans de travail ouverts, points de rencontre et détente à tous les étages. La suite de l’histoire sera reprise par la grande vague du coworking : l’espace de travail sera désormais un lieu apprenant par nature. Son organisation physique sera pensée pour que les rencontres y soient plus fréquentes, plus fécondes.

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Wikimedia Conference au C-Base de Berlin

L’agence de communication BETC a fait de son siège à Pantin (ancien bâtiment des Magasins Généraux) un espace de travail tourné vers le futur. Les plus de 20 000 m2 de surface disposent de bureaux non-attitrés, différentes zones de travail et de loisir sont pensés comme une petite ville. Rues, jardins et passerelles permettent de promouvoir l’échange et le partage entre les collaborateurs du lieu.

Le siège de BETC à Pantin, un lieu ouvert sur la ville.

Créer des expériences et des situations d’apprentissage

Pour mieux vivre ces architectures, le mobilier de bureau doit s’adapter. Il s’agit d’inventer les nouveaux forums, les agoras et les tribunes du XXIe siècle capables d’accueillir temporairement des événements. Les espaces partagés, les bureaux, les parcours, les salles de réunion, chaque détail mise sur le partage en suggérant des moments d’échange à différents niveaux de formalité. Ainsi, chez Morning Balard, des tribunes réalisées sur-mesure rappellent les amphithéâtres. Il s’agit de multiplier les potentiels de dialogues et les interlocuteurs.

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Semaine de l’Intelligence Artificielle, chez Morning République

Au-delà de ses qualités physiques, l’espace de travail doit proposer de véritables situations d’apprentissage. L’entreprise doit offrir une véritable expérience de formation continue et proposer différents événements physiques ou virtuels : formations, ateliers, webinaires, conférences, tables-rondes.

Quand l’université s’inspire de l’entreprise

Aujourd’hui, l’université se transforme : intégration du numérique, promotion de l’entrepreneuriat, fonctionnement par projets, etc. Avec l’informatisation des ressources (MOOCs) et des outils de documentation (Gallica, Moodle), les universités adaptent leurs propres espaces.
Les grands amphithéâtres pour des cours magistraux perdent du terrain au profit de nouveaux lieux d’apprentissage personnalisés qui favorisent les ateliers et autres formations plus pratiques.

Vers l’université coworking ?

Dans les sites universitaires, les différents lieux consacrés à l’étude et au travail sont réorganisés, réaménagés, de manière à mieux accueillir les étudiants et favoriser leurs échanges dans un cadre de collaboration et créativité.
Aux côtés des traditionnelles bibliothèques, les salles d’étude sombres et peu accueillantes font place aux grands espaces ouverts et illuminés. Il s’agit d’offrir un cadre d’étude plus décontractée et favoriser les échanges entre étudiants.

Illustration parfaite de ce nouvel élan, l’université de Bordeaux a lancé son propre incubateur UBee Lab sur le campus Bastide. A la fois laboratoire d’idées et espace de coworking, il accompagne 90 étudiants, tous invités à développer leurs projets et leurs réseaux.

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L’espace de coworking de UBee Lab, initiative de l’Université de Bordeaux

De nouvelles applications viennent accompagner cette évolution spatiale. Après Hangouts (Google), Skype et Zoom (Microsoft), c’est la société Glowbl qui propose une solution dédiée aux besoins des universités. L’outil met à disposition de véritables espaces de travail en ligne pour étudiants et enseignants et permet, entre autres, la création de classes virtuelles. Chacun peut vivre l’expérience du présentiel pour lutter contre la déshumanisation des échanges sociaux et la perte de repères. L’Université Lyon 3 est l’une des premières à adopter cette solution.

Vers le coworking universitaire ?

La crise sanitaire a impacté durement les universités qui ont dû instaurer des jauges d’occupation et limiter leurs places en raison du respect des règles sanitaires. En conséquences, toute une population d’étudiants s’est retrouvée sans lieu de travail. Pour pallier à cette situation, les espaces de coworking ont mis à disposition des postes de travail à destination des étudiants.
Chez Morning, un service spécialement dédié aux étudiants a été créé récemment. Au sein de l’espace Morning Marcadet, 15 postes gratuits sont dès maintenant disponibles, dans un effort pour soulager les effets de l’isolement dû à la crise sanitaire.

Pour faciliter les activités professionnelles des étudiants de l’Université de Montpellier, l’association des alumni de l’institution a réalisé un partenariat avec Bureaux & Co, espace de coworking et lieu de vie. Grâce à ce partenariat, les membres peuvent bénéficier de tarifs préférentiels lorsqu’ils choisissent ce cadre convivial et créatif pour leur travail. Le rapprochement précoce des étudiants avec l’entreprise leur permet de bénéficier très tôt de contacts avec les professionnels tout en conciliant fondement théorique et expérience pratique.

Bureaux & Co à Montpellier / Morning Marcadet, à Paris

De plus en plus d’espaces de coworking s’associent aux universités pour combler le fossé qui s’est creusé entre la salle de classe et la pratique. Sans même évoquer la crise du Covid, tiers-lieux et espaces de coworking attirent de plus en plus d’étudiants.
L’initiative lancée par General Assembly est intéressante à bien des égards. Espace de coworking à l’origine, elle est devenue une véritable « expérience d’apprentissage » à mi-chemin entre l’école et le monde professionnel. Spécialisée dans la formation aux compétences professionnelles les plus recherchées aujourd’hui, General Assembly compte déjà des campus dans 20 villes, y compris à Paris, et plus de 35 000 diplômés partout dans le monde.

L’espace de travail, la nouvelle salle de cours ?

Alors, quelle sera l’étape d’après ? Les nouveaux espaces de travail vont-ils aller jusqu’à remplacer l’université ? Chacun aura ses propres intuitions… Toujours est-il que cette tendance – au-delà de la transformation des espaces en de nouvelles salles de cours – permet à des populations de différents âges de se rapprocher. Si les étudiants sont déjà familiers avec ces espaces de travail, qu’en est-il des seniors ? Lorsque l’on sait que cette partie de la population ne cesse de croître, on peut imaginer qu’il y a là un enjeu clé dans la capacité des espaces de travail à les accueillir.

Cassio

Cassio est expert des espaces de travail partagés. Il écrit des articles sur le coworking et les différentes formes que peut prendre le travail aujourd'hui et demain.